Vendredi 04 avril 2025

Société

Interview avec Jean-Claude Nkundwa : « Le traumatisme transmis tue plus que le traumatisme vécu »

03/04/2025 0
Interview avec Jean-Claude Nkundwa :  « Le traumatisme transmis tue plus que le traumatisme vécu »

Après la signature de l’Accord d’Arusha pour la paix et la réconciliation au Burundi, des mécanismes de gestion des conflits ont été mis en place. Ces mécanismes aux yeux des uns, peinent à accomplir les tâches qui leurs sont assignées dont la réconciliation d’un peuple meurtri par de longues années de conflit. Jean-Claude Nkundwa, spécialiste en gestion pacifique des conflits, nous fait le point.

Que pensez-vous des mécanismes mis en place par le gouvernement pour la gestion des conflits conformément à l’Accord d’Arusha?

Les mécanismes de gestion des conflits sont très importants dans la mesure où ils ont la mission de rechercher la paix et la réconciliation conformément à l’Accord d’Arusha. Ils ont été mis en place pour permettre le début et la continuité du processus de réconciliation et constituer le pilier du processus de paix.

La mise en place de ces mécanismes était pour faire renaître l’espoir dans les cœurs des Burundais. Ils sont un canal d’expression des Burundais et du gouvernement en vue de la paix et de la réconciliation.

Quel mécanisme par exemple ?

La Commission Vérité et Réconciliation, CVR, par exemple est là pour unir les Burundais. Elle doit donc être à leur écoute par rapport à leur passé douloureux. A son tour, la commission doit proposer des pistes qui sont de nature à permettre la réconciliation nationale.

Il ne faut pas oublier que dans la CVR, il y’a un autre dispositif de justice transitionnelle dans lequel on retrouve deux volets : le judiciaire et le non judiciaire. Mais, malheureusement, le volet judiciaire qui avait le rôle de traiter les crimes de génocide ou les crimes de guerre, n’y est plus parce qu’il représentait un risque potentiel de faire ressurgir les conflits. Il en est de même pour le non judiciaire qui avait le rôle de réparer les dégâts et surtout consoler ceux qui étaient dans la tourmente.

Comment vous interprétez cela ?

Le fait d’enlever ces deux volets dans la CVR signifie qu’on a amputé la commission. Cela démontre qu’il y a quelque chose qui ne marche pas depuis la mise en place du gouvernement de transition jusqu’en 2020. Il semble que tous les gouvernements mis en place après la signature de l’Accord d’Arusha n’ont pas eu la volonté de mettre en place le processus de réconciliation tel que convenu.

Ils ont instauré des processus où une partie parmi celles qui ont été en conflit perçue comme victime et une autre comme bourreau. Le gouvernement actuel, même s’il a un langage rassembleur, semble aussi hésitant dans la promotion du processus de réconciliation entre les Burundais. Cela rend la CVR faible et lui laisse un champ libre pour des rhétoriques qui traumatisent une partie des Burundais. L’impression que cela donne est que le président de la CVR et la CVR elle-même, sont devenus des instruments politiques. Plusieurs sondages que j’ai menés très récemment le démontrent.

Et les autres mécanismes ?

L’institution de l’ombudsman et le Conseil de dialogue social n’existent que symboliquement. Je signalerais que tous ces mécanismes dépendent de la Présidence de la République. Leur mise en place et leurs objectifs sont une bonne chose.

Mais, ils sont caractérisés par un manque d’un bon leadership politique avec un esprit de réconciliation qui puisse leur permettre de bien accomplir le travail qui leur a été confié. Ce qui fait que les Burundais restent sous la pression du traumatisme du passé en attendant la réconciliation et un regain de confiance mutuelle. Malheureusement, la crise de confiance entre les citoyens est un frein au développement.

Quel bilan pour ces mécanismes ?

Jusqu’à maintenant, il n’y a pas d’éléments qui prouvent que les Burundais se sont réconciliés à cause de la rhétorique de la CVR qui traumatise plutôt les uns et endormit les autres. En y regardant de très près, il s’agit d’une rhétorique qui risque d’engendrer la haine. Il suffit d’écouter certains commentaires sur le travail que fait la CVR.

Dernièrement, la Chambre haute du Parlement a effectué un sondage pour voir si on peut supprimer la notion des quotas ethniques dans les institutions. Les Burundais ont démontré qu’ils ne sont pas encore dans l’esprit de la réconciliation. Certains sont allés loin en montrant leur envie qu’une partie des Burundais ne soit plus dans les institutions.

Vingt ans après la signature de l’Accord d’Arusha, les Burundais devraient avoir un autre discours. Vingt ans suffisent pour une réécriture de l’Histoire d’un peuple réconcilié. Mais, jusqu’aujourd’hui, la génération des années 80 parlent des événements de 1972 comme s’ils les ont vécus.

Qu’est-ce que cela peut vouloir dire ?

Il s’agit d’un comportement qui montre que le traumatisme de la génération victime a déjà été transmis à la génération qui n’a pas vécu 1972. S’il y a des mécanismes de justice, de réconciliation et de dialogue social pour la paix qui sont en parallèle avec des discours inappropriés transmis par la génération qui a vécu les événements douloureux à la génération qui ne les a pas vécus, on va parler de la transmission du traumatisme qui n’a jamais été transformé.

Le traumatisme non transformé est dans ce cas transféré. C’est l’absence de l’impact positif de ces mécanismes. Donc, si rien n’est fait, les choses se dégraderont. Le traumatisme transmis, tue plus que le traumatisme vécu. Pour atteindre le progrès réel de la nation, cette question devrait être une priorité mais hélas.

Pourrait-il y avoir un risque que ces mécanismes deviennent des sources de conflits ?

Le risque est la perpétuité des cycles de conflits transmis de génération en génération. Si ces mécanismes ne font pas correctement ce qu’ils doivent faire, l’histoire risque de se répéter.

C’est à travers la rhétorique que les gens créent l’image des autres. Il va y avoir un handicap au niveau de la pensée créative parce qu’une population traumatisée ne peut pas développer une pensée consensuelle.

Il y aura toujours des antagonismes à cause d’une mentalité divisée. Les notions d’unité ou de nation resteront illusoires sans la transformation ou la réconciliation. Ce n’est pas la mentalité des décideurs qui chantent la réconciliation qui va permettre aux Burundais de se réconcilier. Leur mentalité n’est pas faite pour ça.

On aura toujours un pays avec des lacunes suite aux mesures qui ne sont jamais mises en application. Nous savons ce que nous voulons en réalité, mais nous ne sommes pas capables de le mettre en pratique.

Quelle est votre proposition par rapport à l’efficacité de ces mécanismes ?

Ces mécanismes doivent fonctionner efficacement et les Burundais doivent prendre le risque par rapport à la réconciliation. Le chemin vers la réconciliation est comme le chemin de la croix. Il comporte beaucoup de risques. Mais avant tout, la réussite doit provenir d’un bon leadership à la tête de ces mécanismes. Il ne doit pas y avoir des hommes qui s’affichent dans les combats politiques.

Avant que les Burundais atteignent la vraie réconciliation, ils considèreront les hommes politiques comme des gens qui veulent toujours être au-dessus des autres et qu’ils auront toujours leurs propres victimes. Les personnes qui ont des victimes à cause de leurs décisions politiques ne doivent pas apparaître comme des réconciliateurs.

Bien plus, une personne qui ne peut pas avoir un discours apaisant ou qui ne peut pas comprendre l’intérêt commun de la réconciliation ne peut pas non plus réconcilier les gens. En Afrique du sud, il a fallu Desmond Tutu pour parvenir à la réconciliation. Au Burundi, nous n’avons pas Desmond Tutu, mais nous avons des hommes qui peuvent inspirer confiance à tous les Burundais.

Que faut-il faire alors ?

Nous avons toujours eu des gouvernements sans agendas de réconciliation ou qui ont considéré la réconciliation comme une menace pour eux. Donc, en fin de compte, il nous faut des mécanismes qui inspirent confiance, mis en place par un gouvernement qui veut réellement la réconciliation des Burundais et qui mène les gens vers un véritable développement.

Les gouvernements de transition qui ont suivi l’Accord d’Arusha ont mis en avant un processus de réconciliation avec une casquette de vainqueurs-vaincus. Même aujourd’hui, nous observons une certaine hésitation entre la mise en application et le renoncement.

Le Burundi a besoin de renaître de nouveau si on peut le dire ainsi. Qu’il ait un leadership qui ne met pas en avant ses intérêts politiques ! Qu’on ait des Burundais unis jusqu’à ce que l’on dise, le peuple burundais s’est réconcilié avec lui-même à travers un discours réconciliateur.

Charte des utilisateurs des forums d'Iwacu

Merci de prendre connaissances de nos règles d'usage avant de publier un commentaire.

Le contenu des commentaires ne doit pas contrevenir aux lois et réglementations en vigueur. Sont notamment illicites les propos racistes, antisémites, diffamatoires ou injurieux, appelant à des divisions ethniques ou régionalistes, divulguant des informations relatives à la vie privée d’une personne, utilisant des œuvres protégées par les droits d’auteur (textes, photos, vidéos…) sans mentionner la source.

Iwacu se réserve le droit de supprimer tout commentaire susceptible de contrevenir à la présente charte, ainsi que tout commentaire hors-sujet, répété plusieurs fois, promotionnel ou grossier. Par ailleurs, tout commentaire écrit en lettres capitales sera supprimé d’office.

Ajouter un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

A nos chers lecteurs

Nous sommes heureux que vous soyez si nombreux à nous suivre sur le web. Nous avons fait le choix de mettre en accès gratuit une grande partie de nos contenus, mais une information rigoureuse, vérifiée et de qualité n'est pas gratuite. Nous avons besoin de votre soutien pour continuer à vous proposer un journalisme ouvert, pluraliste et indépendant.

Chaque contribution, grande ou petite, permet de nous assurer notre avenir à long terme.

Soutenez Iwacu à partir de seulement 1 euro ou 1 dollar, cela ne prend qu'une minute. Vous pouvez aussi devenir membre du Club des amis d'Iwacu, ce qui vous ouvre un accès illimité à toutes nos archives ainsi qu'à notre magazine dès sa parution au Burundi.

Editorial de la semaine

Incompréhensions

La récente intervention médiatique du Président de la République du Burundi, Evariste Ndayishimiye, sur la BBC a suscité une vague de perplexité et d’incompréhension parmi de nombreux observateurs et analystes. La plupart d’entre eux avouent être déconcertés par ses propos, (…)

Online Users

Total 1 457 users online