Les autorités burundaises évoquent des velléités d’attaques du Rwanda contre le Burundi. Pensez-vous que cela est possible ?
Je ne pense pas que le Rwanda attaque le Burundi. Mais, si le Burundi s’implique dans le soutien des FDLR et FLN rwandais qui aimeraient attaquer le Rwanda à partir du Nord du Burundi, il n’est pas exclu qu’il y ait des attaques sporadiques dans la partie Nord du Burundi par l’armée rwandaise.
Pourquoi, selon vous, le gouvernement burundais a envoyé des troupes pour combattre l’AFC/M23 ?
A mon avis, le gouvernement burundais a envoyé les militaires au Congo pour combattre l’AFC/M23 pour plusieurs raisons principales. La première raison est pécuniaire. C’est un secret de polichinelle que le président Félix Tshisekedi verse un montant donné par militaire burundais et par mois sur le modèle de l’Amisom.
Sauf que cette fois-ci, il s’agirait d’un accord confidentiel. Le chiffre avancé serait de 5 000 $. En plus, ce montant ne rentre pas dans les caisses de l’Etat. La deuxième raison est une erreur de jugement.
Comment ?
Le pouvoir du Burundi a mal jugé la situation. Il a cru que la victoire de l’AFC/M23 serait une victoire ethnique, plus précisément tutsi. Je dis bien qu’il y a eu une erreur de jugement car les Rwandophones congolais sont des Tutsi et des Hutu. Ces rebelles se battent pour leurs droits et non pas pour une victoire d’une ethnie. La preuve, le président de l’AFC/M23 Corneille Nanga n’est pas du Kivu et n’est ni Tutsi, ni Hutu. Cette mauvaise lecture de la situation n’aide pas à l’amélioration des relations de bon voisinage avec le Rwanda.
La troisième raison est celle de l’anticipation militaire. En effet, le pouvoir burundais a bien compris que l’armée congolaise est trop faible, corrompue et désorganisée. Il était convaincu que, sans un soutien extérieur solide, l’effondrement serait rapide. L’avancée militaire du mouvement rebelle congolais pourrait signifier un renforcement des moyens du mouvement rebelle burundais RED-Tabara. En lançant dans la bataille 19 bataillons, le pouvoir burundais a trop misé sur sa victoire. L’anticipation est devenue un échec.
Désolé d’insister : était-il donc nécessaire d’envoyer des troupes burundaises en RDC ?
La décision d’envoyer les militaires burundais se battre au Congo est une grande erreur du gouvernement burundais. L’erreur a été amplifiée par le tri des militaires à envoyer. L’armée a dilué la force des bataillons envoyés sur le champ de bataille, car les militaires étaient rassemblés par dizaines à partir des différentes unités militaires. Le tri est basé sur des critères subjectifs. Or, la force d’une unité militaire est sa cohésion.
Quelles sont les conséquences de telles erreurs ?
Cela laisse l’armée burundaise secouée par ces défaites militaires à Goma, Bukavu et Kamanyola. L’armée a perdu une grande partie de son armement dans cette guerre. Le pays manque de devises et a du mal à s’approvisionner en carburants. Il lui sera difficile de combler la consommation des munitions, sans parler de l’artillerie lourde détruite ou abandonnée au Congo.
Après cette guerre, l’armée ne va plus attirer les volontaires. Adieu la Somalie et ses devises, bonjour le Congo et ses défaites. Cette guerre n’était pas nécessaire et elle pouvait être évitée. Les stratèges anticipent sur les événements. Dans le Kivu, il y a beaucoup de paramètres qu’il faut bien analyser sans être aveuglé par le billet vert.
Est-ce que la présence des troupes burundaises en RDC ne peut pas pousser l’AFC/M23 à attaquer le Burundi vu que, dernièrement, il avait demandé leur départ ?
Je pense que l’AFC/M23 n’a pas vocation d’attaquer le Burundi. Il a d’autres chats à fouetter comme on dit. Cependant, l’AFC/M23 aura très probablement le contrôle de la frontière entre le Burundi et la République démocratique du Congo. Les deux belligérants, à savoir le l’AFC/M23 et l’armée burundaise, seront des voisins méfiants, agressifs ou paisibles. Tout dépendra du comportement du pouvoir en place au Burundi. Deux options se présentent.
Lesquelles ?
La première option serait l’agressivité du pouvoir burundais. Le pouvoir pourrait continuer à soutenir le gouvernement de Kinshasa avec des attaques en provenance du Burundi. C’est la pire des options.
L’AFC/M23 a pris possession des armes d’une portée de plus de 30 km dans les stocks de l’armée congolaise à Goma. De la ville d’Uvira, ce mouvement rebelle congolais pourrait détruire complètement l’aéroport et le port de Bujumbura qui ne disposent pas de défense aérienne contre les obus.
Afin d’avoir les coudées franches, l’AFC/M23 pourrait être tenté de conquérir une partie de la ville de Bujumbura, surtout la partie industrielle. Il pourrait déstabiliser l’armée burundaise pour qu’elle n’ait plus la force de reconquérir le terrain. Je me garde de détailler le côté militaire.
Cette situation pourrait entraîner un coup d’Etat afin d’arrêter la saignée de l’armée burundaise et de négocier avec ce mouvement rebelle congolais pour qu’il quitte le territoire burundais en échange de la neutralité dans cette guerre congolaise. Cette option est à éviter.
L’autre scénario ?
La deuxième option serait de retirer les militaires burundais de RDC et d’entrer en contact avec l’AFC/M23 pour lui signifier que le Burundi adopte la neutralité dans ce conflit. Le président Evariste Ndayishimiye devrait en ce cas déplacer les réfugiés congolais très loin de la frontière à plus de 70 km après avoir désarmé les militaires congolais. De même, pour apaiser la situation, il devrait améliorer les relations avec le Rwanda en ouvrant les frontières. Il devrait aussi renvoyer les éléments des FDLR présents au Burundi.
Dernièrement, une centaine de policiers congolais se sont réfugiés au Burundi. Qu’en pensez-vous ?
D’après mes informations, ce ne sont pas que des policiers qui ont fui vers le Burundi. Il y a aussi des militaires congolais. Ce fut une scène digne d’un film de Hollywood quand les militaires et policiers congolais désertent et fuient vers le Burundi au moment où les militaires burundais continuent de se battre pour la RDC.
Est-ce que cette situation ne peut pas être une source de tension ?
La présence des policiers et militaires congolais sur le sol burundais est déjà une source de tension. Ils sont habitués à un certain niveau de désordre qu’ils ne pourront pas se conformer à la situation burundaise. En plus, ils savent que le Burundi est l’allié de la RDC. Vont-ils confondre le Burundi et la RDC afin de garder les mêmes avantages ?
Il semblerait que le pouvoir congolais aurait exigé du Burundi de renvoyer au Congo ces policiers et militaires qui ont fui vers le Burundi. Espérons qu’ils seront renvoyés au Congo.
Bravo Gratien RUKINDIKIZA , je suis frappé par votre clairvoyance et la froide analyse de la situation !!! UNE analyse Militaire sans état d’âme !!
Bravo Rukindikiza.
D’ordinaire je n’épousais pas vos analyses.
Mais je trouve celle çi pertiente