À Bujumbura, les coupures d’électricité répétées plongent les habitants et les entreprises dans le chaos. Alors que la Regideso invoque un réseau de distribution défaillant et promet une modernisation, les Burundais dénoncent des conséquences dramatiques sur leur quotidien et l’économie. Entre infrastructures vieillissantes, pénurie des carburants et projets retardés, la crise énergétique menace le développement du pays. Décryptage d’une situation explosive
Les coupures d’électricité répétées suscitent une vive exaspération parmi les habitants et les commerçants dont les activités sont presque paralysées. Face à de nombreuses critiques, le directeur général de la Regideso, Jean Albert Manigomba, explique l’origine de ces perturbations et les solutions envisagées.
Il souligne en effet que la production électrique est actuellement suffisante grâce à l’apport des mégawatts du barrage Kabu 16. Il fait savoir que les pannes persistent non pas en raison d’un déficit de production, mais à cause d’un réseau de transport et de distribution défaillant.
« La quantité d’électricité est bien suffisante après l’injection des mégawatts de Kabu 16, mais la distribution reste problématique. » Il rappelle que la distribution repose sur trois phases : la production, le transport et la distribution. Or, « si un dysfonctionnement survient à l’une de ces étapes, la fourniture d’électricité est immédiatement affectée ».
M. Manigomba pointe du doigt les installations anarchiques et les infrastructures vieillissantes. Il cite l’exemple du quartier Kigobe où des câbles sous-dimensionnés peinent à répondre à la demande croissante et celui de Ngagara où certaines constructions sous les lignes électriques compliquent les réparations.
Pour pallier ces problèmes, la Régideso annonce un vaste plan de modernisation du réseau électrique. Le projet inclut notamment le remplacement des poteaux vétustes par des poteaux en béton armé plus robustes. Le directeur général assure que cette modernisation apportera une solution durable aux coupures.
Par ailleurs, la mise en service prochaine des barrages hydroélectriques de Jiji (fin avril) et Murembwe (juin) devrait encore renforcer l’approvisionnement électrique.
Tous les secteurs sont impactés
Malgré ces assurances, les consommateurs restent sceptiques. Ils soulignent que les coupures du courant électrique incessantes plombent leurs activités économiques et aggravent leur quotidien.
Viateur Nduwimana, coiffeur à Kinanira II, exprime son ras-le-bol : « Il y a quatre ou cinq coupures par jour, parfois en plein travail. Si un client est pressé parce qu’il doit se rendre à une fête, c’est une perte sèche pour nous. » Il souligne aussi la difficulté de trouver du carburant pour faire fonctionner un groupe électrogène, rendant la situation encore plus critique.
Les soudeurs, fortement dépendants de l’électricité, sont également à bout. « Nous avons des familles à nourrir et des enfants à scolariser. Avant, on utilisait des groupes électrogènes pour nous dépanner. Mais, avec la pénurie des carburants, cela est devenu impossible. Les panneaux solaires sont hors de prix », témoigne un soudeur sous anonymat.
Les cafétérias et vendeurs de lait subissent aussi les effets de cette crise énergétique. « Le manque de carburant complique déjà le transport du lait. Et maintenant, l’électricité est instable. C’est très difficile de travailler dans ces conditions », se lamente un commerçant.
La situation est tout aussi préoccupante dans les communes urbaines de Mukaza et Ntahangwa. Les habitants de Nyakabiga (Mukaza) se plaignent des coupures récurrentes. « Nous avions espéré que la situation s’améliorerait après les annonces de la Regideso qui affirmait avoir injecté davantage de mégawatts sur le réseau électrique. Mais, le bonheur n’a pas duré. Nos enfants révisent à la bougie ou avec des lampes torches. Parfois, ils abandonnent à cause de la fatigue », raconte le prénommé Jean Mathias. « Lorsque le courant se coupe, la connexion internet, notamment celle d’Econet Leo, devient inexistante. Vraiment, nous ne pouvons pas avancer dans cette situation en 2025 ».
Même constat amer chez les habitants du quartier Kigobe (Ntahangwa). Chris Niyukuri qui travaille dans le domaine de l’informatique et des services de la photocopie/impression, exprime sa frustration. « Je vis de mon travail. Quand il y a des coupures, mon activité s’arrête. Ces coupures qui surviennent quotidiennement me causent de lourdes pertes. »
Même les médias sont impactés. À la Radio Bonesha FM par exemple, le directeur Raymond Nzimana est alarmé. « À chaque coupure, nous devons recourir à un groupe électrogène. Mais, avec la pénurie des carburants, c’est un casse-tête.Parfois, nous devons interrompre nos programmes et la dernière coupure a gravement endommagé notre émetteur. »
Il critique fermement la Regideso qu’il accuse de fuir ses responsabilités. « Ils nous disent que c’est à cause des installations. Mais non ! C’est cette instabilité du courant qui cause des dégâts. Ils doivent absolument régler ce problème »
Face à cette situation critique, l’Association burundaise des consommateurs (Abuco) appelle la Regideso à intensifier ses efforts pour garantir un approvisionnement électrique fiable. Noël Nkurunziza, son porte-parole, met en garde. « L’électricité est essentielle dans tous les domaines : santé, éducation, artisanat, industrie, ménages… Si la situation ne s’améliore pas, les conséquences seront fâcheuses pour tous les secteurs du pays. »
Analyse d’un économiste
Faustin Ndikumana : « Il faut une intervention rapide et massive du gouvernement »
« L’électricité, c’est la vie. Là où elle n’est pas, c’est la vie qui s’arrête. », reconnaît Faustin Ndikumana. Il rappelle que les industries de production et d’exportation, les services de santé, l’éducation, l’internet ainsi que les petits métiers informels dans les quartiers dépendent tous de l’électricité.
L’impact des délestages est considérable. Selon lui, certaines industries opérant dans l’exportation fonctionnent à moins de 60 % de leur capacité en raison du manque d’électricité. Ce qui nuit gravement à la production et à la croissance économique.
Face aux coupures, de nombreuses entreprises et institutions comptaient sur les groupes électrogènes. Mais, cette alternative devient de plus en plus difficile à cause de la crise des carburants. « Même l’usage des groupes électrogènes comme palliatif n’est pas assuré. Les carburants manquent de façon cruelle. »
Ce qui complique davantage la situation des entreprises et des foyers qui comptaient sur ces générateurs pour pallier les coupures intempestives.
Un frein à l’investissement étranger
Au-delà des conséquences internes, Faustin Ndikumana souligne que le problème énergétique compromet l’attractivité du Burundi pour les investisseurs étrangers. « La première chose qu’ils évaluent, c’est l’électricité. L’accès à l’électricité est fondamental pour investir dans un pays. » Le raccordement au réseau électrique est en effet l’un des critères clés du Doing Business, un indicateur essentiel pour évaluer l’environnement des affaires.
Pour remédier à cette crise, Faustin Ndikumana insiste alors sur la nécessité d’un investissement public massif. « Il ne faut pas y aller par quatre chemins. Il faut investir dans le secteur. »
Il estime qu’attendre uniquement les opérateurs privés serait une erreur. Car, le domaine de l’énergie est stratégique et demande des investissements colossaux. De plus, les retours sur investissement ne sont pas immédiats. Ce qui pourrait décourager les initiatives privées.
Par ailleurs, il met en garde contre la corruption qui ralentit la mise en œuvre des projets énergétiques. Il cite notamment le cas du barrage hydroélectrique de Jiji-Murembwe dont la construction prend du retard suite aux problèmes de gestion et de corruption.
Enfin, il insiste sur la nécessité de moderniser les infrastructures vieillissantes. « La vétusté des réseaux d’installation, qui datent de la période coloniale, pose un sérieux problème. Il faut mobiliser des fonds pour leur remplacement. »
Un défi majeur pour l’avenir
Actuellement, moins de 20 % de la population burundaise a accès à l’électricité. Pourtant, la vision gouvernementale pour 2040-2060 ambitionne d’atteindre un taux d’électrification de 70 % à 80 %. Un objectif ambitieux qui nécessitera des investissements massifs et une volonté politique forte. Faustin Ndikumana fait un clin d’œil que « si rien n’est fait, le Burundi risque de subir des conséquences néfastes liées à ce déficit chronique d’énergie. »
Charte des utilisateurs des forums d'Iwacu
Merci de prendre connaissances de nos règles d'usage avant de publier un commentaire.
Le contenu des commentaires ne doit pas contrevenir aux lois et réglementations en vigueur. Sont notamment illicites les propos racistes, antisémites, diffamatoires ou injurieux, appelant à des divisions ethniques ou régionalistes, divulguant des informations relatives à la vie privée d’une personne, utilisant des œuvres protégées par les droits d’auteur (textes, photos, vidéos…) sans mentionner la source.
Iwacu se réserve le droit de supprimer tout commentaire susceptible de contrevenir à la présente charte, ainsi que tout commentaire hors-sujet, répété plusieurs fois, promotionnel ou grossier. Par ailleurs, tout commentaire écrit en lettres capitales sera supprimé d’office.