IWACU - Les voix du Burundi

Edition spéciale

Vous restez debout

Michel Elias

Le Burundi est un merveilleux pays peuplé de gens de grande valeur. Il est malheureusement poursuivi par de vieux démons malfaisants nés pour la plupart pendant la colonisation et les années agitées de la décolonisation. Assassinats politiques non totalement élucidés, impunité des assassins et des commanditaires, manque total d’informations et de liberté d’expression, procès faussés, corruption, absence de contrôle démocratique et ethnicisation des conflits sociaux ont gangrené la vie politique.

J’étais au Rwanda en 1972, professeur dans une école secondaire à Kigali. Nous avons accueilli dans notre école quatre grands élèves rescapés du génocide burundais. On a qualifié ce génocide de « sélectif » parce qu’il s’attaquait à tous les Hutu quelque peu éduqués, ceux qui pourraient un jour constituer une menace pour la classe politique en place. La détresse de ces jeunes exilés m’avait beaucoup touché. Beaucoup de Burundais se sont installés tant bien que mal au Rwanda à cette époque.

Plusieurs d’entre eux rêvaient de revanche et élaboraient des projets politiques marqués d’ethnisme. Ce n’était pas le cas de Melchior Ndadaye que j’ai eu le privilège de bien connaître quand il était étudiant à Butare. J’ai été frappé par sa maturité politique et par sa clairvoyance. Avec quelques amis proches qui partageaient ses convictions, il dénonçait l’ethnisme, tant hutu que tutsi, et menait des analyses socio-politiques très pertinentes sur le pays. Les théories marxistes, très en vogues à l’époque, les aidaient évidemment à utiliser d’autres grilles d’analyse des rapports sociaux. Un mouvement progressiste des étudiants barundi (MEPROBA) était très actif dans la diaspora et a joué un rôle dans la formation conceptuelle des jeunes élites politiques burundaises de l’époque. Rentré de ma période de coopération, je les ai rencontrés en Belgique.

Au Rwanda Melchior et ses amis avaient créé le parti UBU. Depuis la Belgique, je participais comme je pouvais à leur lutte en coopérant à la diffusion de leur journal en français et en kirundi. Ce furent des années d’espoir.

Les luttes politiques étaient difficiles sur le terrain intérieur du Burundi, le régime était celui du parti unique et tout était étroitement surveillé. Il n’existait aucune presse libre et les associations étaient presque toujours infiltrées d’agents de la sûreté. Dans la diaspora, on avait de bonnes analyses, de beaux projets dans les cartons, mais on était loin du terrain !

C’est ainsi que Melchior Ndadaye a fait le pari un peu fou de quitter l’exil et de rentrer au Pays. Son idée était de s’inscrire dans l’UPRONA, le parti unique au pouvoir et de travailler de l’intérieur ce colosse politique pour y constituer un réseau clandestin d’opposition. Cette stratégie a été fortement critiquée au sein même de son parti UBU. Beaucoup considéraient que c’était une folie, un projet utopiste. On pensait même que Melchior trahissait la cause.

L’histoire a pourtant donné raison à Melchior et à ses amis. Leur pari a réussi. Un réseau s’est bel et bien constitué secrètement et a couvert l’ensemble du pays. Si bien que lorsque les temps du multipartisme sont venus, le parti FRODEBU a pu se constituer en un temps record.

On connaît la suite de l’histoire : elle est tragique, hélas ! La victoire du FRODEBU suivie de l’assassinat de Melchior, premier président démocratiquement élu.

Ce fut une grande déception et aussi le début d’un chaos inimaginable et d’une véritable descente aux enfers du pays, livré aux démons les plus terribles de l’arbitraire des armes et de la haine fratricide.

Les événements du Rwanda et l’investissement en faveur du Burundi de ce qu’on appelle la « communauté internationale », sous l’égide de figures politiques telles que Nelson Mandela et Jimmy Carter, pour ne citer qu’eux, ont pu conduire à de vraies négociations et à des solutions qui ont finalement abouti aux accords d’Arusha.

Alors que le Rwanda voisin prenait durablement, après l’abominable génocide des Tutsi et des opposants hutu, le voie de la dictature militaire, le Burundi démontrait qu’il était possible de reconstruire un « vivre ensemble » démocratique, même sur les cendres encore chaudes du conflit. Les Burundais ont su sortir les cadavres de leurs placards. Ils ont eu le courage de se parler en face des questions les plus épineuses. Ils ont su négocier en dépassant les clivages et les haines et construire les conditions d’un retour à la démocratie. Ce processus est un vrai exemple pour l’Afrique.

Certes le Président Nkurunziza a très vite eu des détracteurs, mais le système fonctionnait. Le pays a connu des progrès observables. Je ne peux m’empêcher cependant de rappeler la lamentable loi pénalisant les homosexuels que Nkurunziza a absolument tenu à faire passer, malgré les pressions internationales. Je le rappelle car cela a beaucoup déçu en Europe et en Amérique. C’était sans doute un signe évident du besoin de détourner l’attention de la population burundaise des vrais problèmes en s’attaquant à des concitoyens homosexuels (donc fragiles) érigés en épouvantails.

Mais malgré tout sous la présidence Nkurunziza des médias indépendants ont pu se déployer et faire un remarquable travail d’information. Ils ont donné souvent la voix au peuple, la parole « aux sans voix », et ça c’est un vrai apport essentiel à la construction d’une démocratie qui fonctionne. Des associations vraiment indépendantes ont également pu voir le jour, donnant corps à la société civile, apprenant aux petites gens à participer aux décisions de la vie commune, et à faire entendre leurs voix.

Toutes ces choses étaient prometteuses d’avenir pour le pays. Il est désolant et révoltant que Pierre Nkurunziza et ses complices n’hésitent pas à mettre à bas tous ces acquis pourtant si essentiels pour l’avenir du pays. Sans doute, cette façon de s’accrocher au pouvoir est-elle l’indice d’une corruption généralisée au sommet de l’appareil. Ces gens corrompus savent que s’ils déchoient de leurs impunités, ils auront à rendre des comptes… D’où leur combat à mort pour garder leurs privilèges. Mais ils ne comprennent sans doute pas que le Burundi d’aujourd’hui a changé et que, tôt ou tard, ils auront de toutes façons à rendre des comptes à l’Histoire.

Nous avons les yeux journellement tournés vers vous, amis burundais.

Nous sommes sûrs de la victoire du bon droit sur la violence arbitraire.

Nous admirons votre combat et nous le soutenons.

Michel Elias

Michel Elias, fut coopérant au Rwanda de 1971 à 1976. C’est un ami de jeunesse du Président Melchior Ndadaye. Il a été formateur d’adultes au sein de l’ONG ITECO puis conseiller à la formation à la FOPES (Faculté ouverte de politique économique et sociale de L’Université Catholique de Louvain). Michel Elias est également peintre et sculpteur (site : www.michelelias.net).
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