IWACU - Les voix du Burundi

Edition spéciale

Si demain je me tais encore…

Nestor Nkurunziza

Jeudi, 2 heures 17. Une explosion déchire la nuit. Un silence. Puis une explosion, une autre, d’autres. Ce 21 octobre-là, j’ai juste 21 jours d’ancienneté dans le métier, et je dois faire ma première antenne matinale à la Deuxième chaîne de la Radio nationale. Quelque part, non loin de Nyakabiga, où je vis, un destin est en train de se sceller ; mais j’ignore encore lequel, ni comment. Les institutions tombent, une tragédie se joue dans la nuit ; le Burundi bascule dans l’horreur… Moi, j’attends que le chauffeur passe me prendre. L’ignorance et la jeunesse ont leurs avantages.

Mercredi, 17 heures environ, à Kajaga. Un blindé, une mitrailleuse lourde. Qui tire. A ses côtés, des dizaines de gens furieux, prêts au pillage et au saccage. En face, une antenne, une radio, des journalistes. Perdus, éperdus ! Dans les flammes et la fureur, Radio Rema se tait brutalement, ouvrant le cycle des jours de cendre et de plomb sur les médias burundais. L’espace d’une nuit et d’une aube dérangeantes, quatre autres médias, par le feu et par le soufre, plongeront dans le silence. Certains dans l’enveloppe des ténèbres, d’autres en plein soleil.

Je m’étais réveillé en me disant : « Ce matin du 14 mai, tu as un demi-siècle. C’est symbolique. A défaut de champagne, tu partageras un chocolat avec tes enfants« . Et … la fin … pas de chocolat. Mais un choc, puis un choc…. pendant que deux animateurs de Radio Bonesha annonçaient l’aphasie prochaine, imminente et, « flop! on est mort…! »_; et que quelques moments plus tard, des journalistes d’Isanganiro, terrés dans l’ombre et dans la terreur, me décrivaient, minute après minute, au téléphone, les péripéties d’un autodafé du 21ème siècle, dont l’Inquisiteur reste cagoulé.

21 ans. Et quelques mois de plus. C’est la distance qui nous sépare de Ndadaye disparaissant dans la nuit d’octobre. Un jeudi. Et ce jeudi de mai où quatre médias se taisent, après leur consœur la veille, m’a rappelé que depuis cinquante ans je suis, comme certains d’entre vous, victime, témoin, spectateur silencieux de tragédies répétitives. Celles qui n’ont jamais de nom ni de titre, et que l’on se transmet de bouche à oreille, en murmurant. Pourtant, elles ont, ces radios, ces télévisions, elles ont, chacune à sa manière, comme des bœufs de labour, tiré la charrue nationale dans le champ rocailleux de l’histoire burundaise.

Vous étiez là, peut-être, quand le vent de la liberté grondait à nos portes. Ils sont venus les uns après les autres. Ils avaient pour noms Le Citoyen, Panafrica, La Semaine, Le Carrefour des Idées, L’Aube de la Démocratie, L’Indépendant… Des ingrédients divers bouillonnant dans la marmite d’une démocratie bourgeonnante. Dans l’ensemble, des paroles couchées sur papier à l’aube de ces années 90, dont la fleur promettait une si belle moisson. Une fleur rapidement séchée avec le sang d’un Simbizi Cyriaque, l’impartial animateur de Le Citoyen devenu ministre de la communication de Cyprien Ntaryamira et disparu avec lui à Kanombe dans l’avion de Juvénal Havyarimana, le 6 Avril 1994. Une date, une fin, un début.

Ici, le pont bascule, la nuit s’épaissit. Les faits cèdent le pas aux effets. Il y a désormais Nous, et il y a les Autres ; on encense les nôtres, on enterre les autres. Un journalisme de combat ethnique était né. Cristallisé autour d’un Carrefour des Idées et d’un Témoin Nyabusorongo. Dans l’audiovisuel monopolisé par la Radio Télévision Nationale, le théâtre est le même, avec les mêmes ombres chinoises mimant la même mauvaise pièce avec les mêmes mots désappris : c’est ici que naît la glorieuse lexicologie antinomique « Buveurs de sang-Binywamaraso » vs « Tribalo-terroristes génocidaires ». Avant qu’une radio pirate « Rutomorangingo » servant une rébellion germée à Kamenge et épanouie dans l’est de la RDC ne donne la réplique à sa partenaire de « Kabondo ».

Je n’oublierai jamais cette nuit de 1995 où, au détour d’une rue à Ngagara, vers minuit, des jeunes ont passé la tête par la vitre d’une Land Cruiser de la RTNB et ont demandé si le journaliste X était là. Il était là, parmi nous, figé, à demi-mort de panique. Le lendemain, très tôt, il prendra le chemin de l’exil au Zaïre. Quelques mois auparavant, Alexis Bandyatuyaga, journaliste de la Radio nationale était mort tué à Kamenge; Pamphile Simbizi, ancien de la Radio nationale et travaillant pour le studio Ijambo, était mort assassiné à Gasenyi, non loin de Kamenge. Une heure avant, je l’avais rencontré chez lui et lui avais demandé de quitter l’endroit. Il avait souri et avait continué à siroter sa Primus, pacifique et professionnel comme toujours. Le climat était tel pour les journalistes. L’histoire est bègue, on le sait ! Chapeau bas !

Et c’est sur ces entrefaites que l’Europe s’inquiète. Une année après l’Innommable survenu à Kigali, Bernard Kouchner, Laurent Sadou de RFI et quelques journalistes burundais soufflent dans un micro plus humanitaire, plus humain. Umwizero naît. La radio est une réponse historique, vitale_: en 1997, six cent-sept mille déplacés, regroupés, dispersés survivent ou meurent en silence dans le petit Cœur à l’est du Zaïre. Il faut parler, crier pour eux. Pour l’aventure, quelques pionniers: Antoine Ntamikevyo, Antoine Kaburahe, Abbas Mbazumutima, Edgar Mbanza, Adrien Nihorimbere …. qu’on avait appris à lire dans la presse écrite ou à entendre à la RTNB. Et qu’on retrouve aujourd’hui ailleurs, rebelles au silence, rebelles aux non-vérités. Au bout de quinze ans de coups de gueule, de coups de coeur, Umwizero devenue Bonesha a fermé sa grande gueule le 14 Mai 2015. Malgré elle.

Le studio Ijambo est venu, porté par les Américains au début, juste quelques mois après la naissance d’Umwizero. Un an après le génocide rwandais, il proposait une autre façon de voir et de dire les choses_: on cherche à regarder, à comprendre l’autre, sa vérité et à la dire face à son voisin, qu’on écoute à son tour. La société n’est plus vue dans ses antagonismes, dans ses confrontations violentes, mais dans ce qu’elle a en commun entre ses membres, dans ce qu’elle a de plus humain. Du coup, on commence à voir dans l’autre, non mon ennemi, mais mon voisin, mon frère, parfois l’autre inconnu qui a sauvé de la mort mon frère, ma sœur, au delà de toute appartenance ethnique et politique. Le journaliste désormais, de Bonesha ou du Studio, se passionne pour aller écouter, entendre, faire parler ces fils et filles du pays qui se croient délégués par leurs ethnies pour parler à Mwanza, à Arusha, de leur histoire, de leur souffrance, de leur vérité et, finalement, de leur vision de l’avenir du pays et de leur place au soleil…

Je me souviens de ce soir de 1999 où, petit chef des programmes perdu dans la nébuleuse des enjeux politiques que je maîtrise mal, et ne sachant pas quelle décision prendre à propos d’une émission du Studio Ijambo, je vais voir Innocent Muhozi, mon directeur général : « Il y a dedans Nyangoma et Minani », lui-dis-je, « puis-je laisser diffuser ? » Il me regarde, se caresse la barbe, puis lâche : « Demande au Studio Ijambo de paraphraser les deux, et on diffuse. » Seize ans après, ça semble anodin ; mais à cette époque, c’était une révolution. Deux mois plus tard, on diffusait le programme avec les voix des « assaillants » qui avaient accepté de prendre le chemin des négociations.

2001. Un nouveau millénaire commence. La Radio Publique Africaine aussi. A sa tête, Alexis Sinduhije, ancien patron du journal La Semaine, ancien de la RTNB recyclé au studio Ijambo avant de jeter son ancre à Harvard et de fonder celle qui est devenue la radio la plus écoutée et la plus influente au Burundi ces dernières années. Une nouvelle décennie, une nouvelle approche : horizontale. Les citoyens entre eux d’abord. Qui se parlent et dénoncent leur misère et les injustices subies. Un slogan: « La Voix des Sans Voix ». Une spécialité : l’investigation. Lever le voile sur les abcès purulents de la société, allumer un projecteur sur la main qui déplace les sous de l’escarcelle commune… On demande des comptes. On dérange.

Un an plus tard, Isanganiro est accouchée par le studio Ijambo, dans les contradictions de l’application d’un Accord pour la paix et la réconciliation, au milieu d’un champ d’épines, les différentes rébellions n’ayant pas intégré le jeu de partage du pouvoir et de la projection du futur. Un leitmotiv : « Le dialogue vaut mieux que la force ». A longueurs de débats, on entendra, face à des signataire d’Arusha, depuis Bonn, un certain Onésime Nduwimana ou, depuis la Kibira, un certain Gélase Ndabirabe s’évertuer à présenter une autre image du CNDD-FDD. Pour la première fois, on ne voit plus des petits Lucifers avec leurs cornes en train de boire du sang humain, selon l’imaginaire de l’époque, mais des compatriotes qui disent leur fatigue de la violence et leur espoir pour un Burundi neuf, nouveau. Leur victoire de 2005 s’explique en partie, non par le succès des armes, mais par l’espoir d’une fin des larmes pour tous. Le micro, l’image ont fait ce miracle de transformation. J’ai retenu de cette expérience que lorsque le micro peut servir à s’exprimer pour tous, les armes ont tendance à se taire.

Et toutes ces radios désormais muettes ont l’incommensurable mérite de faire découvrir à la société l’illusion ethnique qui pendant cinquante ans a hypnotisé toute une nation, la distrayant de la vérité des vrais enjeux : ses droits, ses obligations, ses aspirations jamais comblées, et la conscience qu’ensemble enfin les citoyens peuvent réinventer leur nouvelle société.

Le jour où Bob Rugurika, le directeur de la RPA, devenu symbole, sort d’un mois de geôle, la déferlante populaire qui submerge Bujumbura depuis Muramvya révèle, à ceux qui doutaient encore, que les Burundais ont cassé pour de bon la corde usée de l’ethnisme. Par delà le journaliste devenu célébrissime, cet hommage monstre dit le bonheur de se sentir enfin une nation, un creuset d’idées et d’aspirations. Un creuset sans lequel les forces politiques, la société civile dans sa majorité n’auraient jamais pu se lever et rester debout, unis dans l’adversité et dans l’épreuve de la quête de leur liberté blessée.

Maintenant, au bout du désastre qui a frappé la parole en plein cœur à travers la destruction des stations de radios et de télévisions indépendantes, il est question, il est urgent, il est impératif de rassembler, comme dit la Bible, « le petit reste » autour d’une mission essentielle : informer, informer même la peur au ventre, informer un pistolet sur la tempe, informer pour raconter les luttes de l’ombre et de la lumière, informer pour écouter l’autre, informer pour ne pas jeter l’éponge mais jeter les ponts entre ceux qui, aujourd’hui comme hier, se regardent en chiens de faïence. Et, en les synthétisant, faire des idées des uns et des autres des boulevards pour l’avenir de ce pays sept fois meurtri.

Nestor Nkurunziza

Nestor Nkurunziza est littéraire de formation. D'abord enseignant de français, il fait ses débuts dans le journalisme à la RTNB, juste avant la crise de 1993. Il y dirige les programmes de la Deuxième chaîne quelques années avant de migrer vers le Studio Ijambo. Membre fondateur et premier chef des programmes de la radio Isanganiro, il dirigera celle-ci avant de passer sept ans en RDC comme chef Coordinateur Médias de l'ONG Search For Common Ground, qu'il quittera fin 2011 pour travailler comme consultant formateur de journalistes ou évaluateur de programmes médias en Afrique oriental et occidental. Actuellement, il accompagne les rédactions de 6 médias (dont 5 interdits de diffusion) pour le compte de l'ONG La Belevolencija.
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