IWACU - Les voix du Burundi

Edition spéciale

Partir avec les honneurs ou rester sous les huées

Dorcy Rugamba

Les journalistes ont rarement les honneurs d’un peloton d’exécution. Quand ils dérangent, ils disparaissent opportunément dans un accident de la route ou croisent des malades mentaux, des malfrats ou une balle perdue. Le genre de balle, tellement perdue qu’elle peut s’égarer dans votre quartier, frapper par erreur à votre porte pour se perdre malencontreusement dans votre fauteuil.

Ainsi, à la faveur d’une nuit agitée, le Burundi s’est retrouvé dépouillé par des « malfaiteurs non identifiés » de toutes les radios indépendantes. Si le groupe de presse « Iwacu » venait à disparaître lui aussi, faute de moyens de survie, alors au Burundi ne résonnera plus que la voix monocorde des médias officiels qui pourra se répandre sans souffrir la moindre contradiction.

Situation apparemment avantageuse pour le pouvoir, qui n’est plus contesté que dans la rue par des manifestants qu’il s’acharne à museler eux aussi, en les tuant au besoin. S’il parvenait à faire taire toutes le voix discordantes, à passer au forceps et s’imposer pour un nouveau mandat, on se demande sur quel pays gouvernerait le président burundais. On se demande surtout quel type de « spin doctor » a pu lui conseiller de s’engager dans une telle impasse.

Comme beaucoup d’hommes politiques, Nkurunziza n’a probablement pas une très haute idée de lui-même. C’est la raison pour laquelle il agit comme un désespéré. Comme s’il n’avait rien à perdre, rien à préserver. Comme si son bilan était nul de toutes façons. Quand on regarde sa situation, il y a quelques mois, on se demande pourquoi de deux options – partir avec les honneurs ou rester sous les huées – il a choisi la pire, la plus désastreuse pour son image, pour son action à la tête du Burundi et pour sa place dans l’histoire.

Durant les deux mandats du Président Nkurunziza, le Burundi n’a pas comblé son déficit d’infrastructures, la gestion de la chose publique a été chaotique, la corruption a atteint des proportions dantesques et l’économie s’est effondrée.   D’un autre côté de l’avis de beaucoup d’observateurs, sous son règne, les tensions ethniques se sont apaisées. Au point qu’il n’était pas rare d’entendre des Burundais dire qu’il n’y a plus de problème Hutu-Tutsi au Burundi. Sous ses deux mandats, la liberté d’expression a progressé. Une forte et dynamique société civile s’est développée, elle a fait avancer l’Etat de droit et élevé les standards en matière des droits de l’homme. La population burundaise y a gagné en liberté, en justice, en conscience citoyenne et nationale, en conscience politique aussi par une connaissance encore plus fine de ses droits.

Dans une réelle vision à long terme – kubonera kure – justement, le président burundais aurait pu s’enorgueillir de l’existence d’une presse libre dans son pays. S’en féliciter et pourquoi pas la lire, l’écouter, au besoin, chercher dans la critique, des propositions et des réponses inédites. Pour un homme de pouvoir, les voix libres et contradictoires sont souvent d’un meilleur conseil que la multitude des courtisans qui font chorus. Il aurait pu se targuer d’avoir rendu les Burundais plus libres. Il aurait pu voir que cette société civile et cette jeunesse qui ose le contester est son meilleur bilan. Il aurait surtout compris que le règlement du contentieux ethnique sous son mandat était une chance historique, que l’organisation d’élections libres et la transmission pacifique du pouvoir au Burundi, allaient lui assurer une place unique dans l’histoire du Burundi.

S’il avait eu plus d’estime pour lui-même et pour son action, Nkurunziza aurait pu revendiquer pour sa postérité d’avoir été un bâtisseur de la nation burundaise. Ce qui est une œuvre plus grande et plus durable que le développement économique d’un pays.

En décidant de violer l’esprit des accords d’Arusha, par conséquent de détruire la paix civile si chèrement acquise, en organisant le sac des médias indépendants, en réprimant dans le sang la contestation populaire, le président burundais est en train de détruire le seul bilan dont il pouvait se prévaloir et partant, réduire à néant les dix ans qu’il vient de passer à la tête de l’Etat burundais.

Dorcy Rugamba

Ecrivain, acteur et metteur en scène, Dorcy Rugamba est notamment l’auteur de « Bloody Niggers », de « Marembo », de « Gamblers » , de « Market Place » et co-auteur de « Rwanda 94 ». Dorcy a travaillé avec différents metteurs en scène et chorégraphes aux univers contrastés comme Cyprien Rugamba, Jacques Delcuvellerie, Peter Brook, Habib Nagmouchin, Rosa Gasquet ou Milo Rau, il a collaboré et partagé la scène avec des artistes de différentes cultures et pratiques comme Sotigui Kouyate, Bruce Myers, Yoshi Oida, Dennis Lavant, Rachid Djaidani ou Toshi Tsuchitori. En tant que metteur en scène, Dorcy a fondé au Rwanda la compagnie Urwintore, avec laquelle il a mis en scène l’Instruction de Peter Weiss. Pièce qui a connu un succès critique et public et présenté sur les plus grandes scènes internationales au Rwanda, au Burkina Faso, en Belgique, au Théâtre des Bouffes du Nord à Paris, au Young Vic Theater de Londres, au Japon au Bankart Studio de Yokohama, aux Etats Unis au Chicago Shakespeare et dans le Broadway Peak Performances au Kasser Theater.
Actuellement Dorcy partage son temps entre l’Europe, où il travaille sur différents projets de théâtre et de cinéma, et le Rwanda, où il dirige l’organisation Rwanda Arts Initiative qu’il a fondée en 2012 à Kigali. Il prépare le lancement, dès la saison prochaine, d’une série médicale pour la télévision.
  0 / ajoutez votre commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *