IWACU - Les voix du Burundi

Edition spéciale

Des attaques qui hypothèquent l’avenir démocratique

Ernest Sagaga

Le rôle des médias burundais est l’une des choses qui, depuis longtemps, a marqué tout observateur avisé du Burundi. La qualité et le dynamisme de la presse burundaise ont toujours représenté l’un des atouts majeurs dans le développement du pays, même sous le régime du parti unique, l’UPRONA.

J’ai eu la chance de couvrir le pays pendant pour la BBC pendant une période charnière de son l’histoire, marquée par la guerre civile, les sanctions économiques, les négociations de paix et la transition vers la démocratie. Cette période m’a laissé l’impression d’un sursaut de la société civile burundaise, toute entière déterminée à revendiquer son rôle dans la vie publique.

A l’instar de ces organisations de défense des droits des prisonniers qui se battaient contre la torture et les détentions arbitraires, certains journalistes franchissaient le pas pour créer des médias indépendants et briser les tabous sur la gestion de la chose publique, à travers un débat non partisan et inclusif.

Pendant toutes ces années, force était de constater le crédit auprès du public dont jouissait la presse indépendante soucieuse de questionner le pouvoir de l’époque, ce qui n’a pas dû déplaire à la rébellion d’alors, et qui aujourd’hui préside aux destinées du pays. La presse indépendante offrait aux Burundais une garantie d’une information fiable parce qu’indépendante de toute manipulation et de toute influence de quelque nature que ce soit.

Il ne s’agit pas de dire que le journalisme est parfait au Burundi. Ce n’est le cas nulle part. D’ailleurs, les médias indépendants burundais en étaient conscients eux même. C’est pourquoi ils avaient décidé de travailler ensemble, à travers la synergie des médias, à la fois pour traiter les informations de commun accord, comparer les notes, questionner les uns les autres et filtrer en amont tout ce qui n’est pas établi comme essentiel au droit des citoyens à être informés.

Par ailleurs, ma propre organisation, la Fédération internationale des journalistes (FIJ) a aussi œuvré pour renforcer les capacités professionnelles par des formations régulières. Nous venions de terminer une partie de la formation pour la couverture des élections. La seconde était prévue pour le mois de mai, en prévision des échéances électorales de cette année.

Tous ces efforts par les journalistes burundais, appuyés par leurs partenaires, avaient créé un environnement médiatique très dynamique, diversifié et susceptible de contribuer de manière efficace au renforcement durable de la démocratie au Burundi.

C’est donc ce pilier indispensable de la bonne gouvernance que le pays risque de perdre dans la répression contre la presse indépendante qui sévit depuis fin avril. Si son ampleur a surpris beaucoup, la dérive anti-liberté de la presse était annoncée depuis quelque temps déjà. La loi sur la presse, adoptée en 2013 et globalement dénoncée comme liberticide, sonnait le glas pour une presse libre. Cette loi vient d’ailleurs d’être condamnée par la Cour des pays de l’Afrique de l’Est, à la suite d’une action intentée par l’Union burundaise des journalistes (UBJ), affiliée à la FIJ.

Il n’empêche que la presse indépendante a été décimée à la suite des attaques en règle contre les médias pendant la crise actuelle. Toutes les radios et télévisions ont été mises hors action alors que plus de 35 journalistes ont pris la fuite, victimes d’attaques personnelles et menaces. Ceux qui sont restés ont peur de continuer à exercer leur métier.

Et pourtant, cette situation, qui représente sûrement un enjeu majeur pour le Burundi, n’est pas une fatalité. Nombreux sont ceux, partenaires et amis du Burundi, dont moi-même, qui continuent à plaider en faveur du respect de l’indépendance des journalistes. Nous exhortons le gouvernement à ne pas confondre ces derniers avec ses opposants simplement parce qu’ils rapportent des vues et opinions critiques du pouvoir.

Parce que c’est cela le débat contradictoire, le fondement de toute démocratie et le socle d’une société basée sur la tolérance et le respect mutuel.

Bonne chance au Burundi et aux Barundi.

Ernest Sagaga

Ressortissant rwando-britannique, Ernest Sagaga est le chef du département des droits de l'Homme à la Fédération internationale des journalistes (FIJ), dont le siège est établi à Bruxelles. Il a été le premier porte-parole de la Cour pénale internationale à la Haye et, auparavant, journaliste aux services africains de la BBC World Service à Londres. Il a étudié le droit, les relations internationales et la pratique internationale des droits de l'Homme. Il commente régulièrement les sujets portant sur la presse, les droits de l'Homme et le droit humanitaire pour des chaines internationales telles que la BBC, Al Jazeera et RFI.
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