IWACU - Les voix du Burundi

Edition spéciale

Le prix de victoires électorales obtenues dans le silence des médias

André Guichaoua

Un choc tout d’abord devant les locaux des médias désormais inaccessibles en raison de l’interdiction durable du droit d’émettre avec en tête le seul souvenir de l’agitation qui y régnait encore il y a peu. Car l’essentiel est bien là, le spectacle déprimant des édifices calcinés ne doit pas faire oublier le plus important. Fortement mobilisés et motivés, les journalistes ont continué à faire leur travail jusqu’au bout avec les moyens du bord et, malgré la peur de ceux qui restent au pays, ils savent que pendant les heures décisives, ils n’ont pas plié. Les cibler et les priver alors de leur outil de travail peut être considéré comme la reconnaissance certes amère mais éclatante de leur vocation et du pouvoir des mots et des images. Il en va de même quand la fonction de service public devient le monopole de médias asservis.

Pendant trois semaines la présence quasi permanente sur les lieux de tension et le courage des journalistes et de l’ensemble des personnels des médias burundais, des représentants nationaux et des envoyés spéciaux des agences de presse et médias internationaux ont suscité le plus vif intérêt d’innombrables auditeurs et lecteurs avides d’information. Il était même possible à quelques privilégiés de passer « commandes » d’informations spécifiques qui étaient presque toujours livrées quelque temps après par celui ou celle qui pouvait obtenir les réponses attendues.

« On dirait que le Burundi est devenu le centre d’intérêt du monde entier », selon l’un d’entre eux.

Et c’était vrai, mais pourquoi ? Aucun projet machiavélique n’a prévalu.

Dans le prolongement d’une demi-douzaine d’épisodes d’arbitraire policier et judiciaire qui avaient déjà mobilisé l’attention générale des médias nationaux et internationaux dans les mois précédents, cette nouvelle crise du Burundi en campagne électorale faisait naturellement les grands titres. Les médias rendaient compte d’un mouvement protestataire puissant et inédit de milliers de jeunes de la capitale soutenus par de larges secteurs de la population sur un mot d’ordre insolite : « Nous ne sommes pas des esclaves ». Les manifestations pacifiques et dignes exprimaient l’exaspération et les attentes d’une génération de « délinquants » qui ne supportait plus d’être condamnée au chômage et à la misère et dénonçait un régime qui s’accrochait au pouvoir et dont l’autoritarisme s’accroissait proportionnellement aux désillusions qu’il suscitait. Indifférentes à ce message, les autorités déployaient alors l’appareil répressif classique caractérisé par un recours disproportionné à la force et la soumission des institutions chargées de dire le droit. Pour tous, l’affaire était alors entendue, la cause était juste et l’issue redoutée face à la réponse purement sécuritaire des autorités. Au cours des longues semaines de confrontation, les médias ont couvert les événements au plus près des acteurs avec la force dramatique liée au direct. Ils ont ainsi désarmé bien des tirs, interdit des tabassages, arrestations ou enlèvements au point d’impressionner et de susciter… jusqu’au respect des officiers et hommes de troupes en charge du « maintien de l’ordre » confrontés aux micros et caméras toujours pointés de ces témoins omniprésents.

Les nuits du 13 et 14 mai, les médias privés étaient réduits au silence et le demeure. Depuis lors, malgré les nombreuses promesses de relance, l’annonce de mandats d’arrêt contre les responsables des plus importantes radios du pays renvoie la levée de l’interdiction d’émettre à une date indéterminée. Elle met les médias au centre de la reprise en main du pays et rend caduque la crédibilité des élections à venir.

Terrible aveu au regard du mot d’ordre qui unissait les protestataires. Ce n’était pas eux qui étaient vraiment redoutés, mais bien leur message et donc ceux qui étaient susceptibles de le faire connaître. La raison en est paradoxale et tient au fait qu’il était compris et pour beaucoup partagé y compris dans le camp du pouvoir au point de semer le doute sur le terrain parmi les forces de l’ordre. Les médias ont ainsi régulièrement décrit ces scènes où des policiers des quartiers, malgré les ordres pressants, n’osaient pas affronter, tabasser et même refouler les manifestants parce que, sous leurs uniformes, ils partageaient le même sort de misère qu’eux, parce qu’ils ne pouvaient supporter de regarder dans les yeux les mères qui venaient les dissuader de s’opposer à leur marche pacifique. Les caméras ont aussi donné à voir ces militaires qui protégeaient ouvertement les manifestants et n’hésitaient pas à tirer sur des policiers agressifs parce qu’ils savaient que la revendication centrale des manifestants était fondée, aux yeux de la majorité de leur commandement, au regard du cadre constitutionnel qui avait permis le retour à la paix civile. Un cadre constitutionnel et une paix dont les forces armées « intégrées » étaient garantes.

Le prix de victoires électorales obtenues dans le silence des médias et le secret des isoloirs pourrait alors s’avérer bien élevé au regard des coûts.

André Guichaoua

André Guichaoua est professeur de Sociologie à l'Institut d'étude du développement économique et sociale de l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Spécialiste des questions de développement agricole, il s'est particulièrement investi dans la région des Grands lacs africains depuis la fin des années 1970. L'étude des crises nationales et régionales de 1988 à ce jour ont donné lieu à de nombreux ouvrages. Présent à Kigali en avril 1994, il a été sollicité dès 1995 par le Tribunal pénal international pour le Rwanda et de nombreuses juridictions nationales. Il a à ce jour témoigné dans plus de 40 procès de génocide. Il a aussi piloté plusieurs programmes régionaux entre les universités de la région et plus récemment l'actuel programme "Médias, Mémoire, Histoire" d'appui aux médias burundais.
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