IWACU - Les voix du Burundi

Edition spéciale

Espérance pour mon peuple

David Gakunzi

Je marche dans les rues de Paris et dans mon iphone la voix de Niki Dave : « Je t’attendrai là-bas, là-bas dans ce pays de poèmes, de musiques et de danses « .

Je marche dans les rues de Paris, le cœur rempli de chagrin. Les jours sont mauvais là-bas. Etre là-bas, c’est mourir chaque jour mille fois par jour. Oui, mon pays, perdu entres ombres et barbaries, va mal, très mal. Triste terre. Terre de nouveau en pleurs. Comme si nous étions nés condamnés au malheur, condamnés à la brutalité, condamnés à la haine et à la guerre.

Je marche dans les rues de Paris blessé dans la chair de ma terre. Non, Niki Dave, le Burundi n’est plus une terre de poèmes de musiques et de danses mais une plaie vivante. Une béance. Par la volonté d’un seul. Par la volonté d’un homme, l’âme troublée par la fable du pouvoir éternel, l’âme jetée au diable de la toute-puissance humaine. Oui, le pouvoir aveugle, le pouvoir-opium engourdit la conscience; le pouvoir transforme les hommes en bêtes sauvages. Et l’homme au pouvoir n’élève plus les ponts dressés vers l’avenir: il creuse, creuse la terre, ouvre prisons et fosses communes … Me revient à l’esprit ce proverbe africain: « Qui craint de perdre ce qu’il possède est en vérité possédé parce qu’il craint de perdre. » Nkurunziza possédé par le pouvoir ! L’homme emmuré dans son monde se croit fort. Le mythe des hommes forts! En réalité, en vérité, l’homme fort est par essence un homme faible. Car régner par la force, la violence, la répression, la terreur, la corruption est en soi un aveu de faiblesse.

Je marche dans les rues de Paris, j’use et j’abuse de mon iphone, j’appelle là-bas, je questionne, je m’informe. Chaque jour les mêmes nouvelles. Un manifestant blessé par balles réelles; un manifestant tué par balles réelles ; un manifestant pacifique…

Les mêmes nouvelles : l’hôpital Bumerec envahi par des forces de l’ordre et policiers loyalistes à la recherche des militaires putschistes qui étaient hospitalisés dans cet hôpital. Les mutins achevés. Tués de sang froid.

Les mêmes nouvelles : Feruzi, un opposant abattu froidement devant son domicile.

Et les mamans du marché de Bujumbura… Témoignage du correspondant du monde sur place – Jean Philippe Remy: « Dans l’obscurité s’est accompli un crime bien hideux. Jeter des grenades sur des marchandes qui travaillaient encore. La plupart des victimes sont des femmes, vendeuses au marché. Toutes très choquées. Révoltant. »

Je marche dans les rues de Paris et je m’interroge: au regard des derniers événements, sommes-nous toujours dans les préparatifs du crime contre l’humanité ou sommes-nous déjà dans le crime contre l’humanité? Le crime n’est-il pas déjà en cours d’exécution ?

Fatigué. Je marche dans les rues de Paris, fatigué. Plusieurs nuits sans sommeil. Comment dormir lorsqu’on torture, flingue et assassine là-bas ? Là-bas le néant a envahi ma terre. Là-bas ma terre chaque jour reprend le chemin des cimetières. Les martyrs tombent chaque jour. Là-bas dans le cycle des années l’espérance est partie de nouveau. Mais pourquoi tant de souffrances ?

Je marche le tourment planté dans le cœur: les jours sont mauvais là-bas. Toujours les mêmes mauvaises nouvelles. Chaque jour les mêmes nouvelles : RPA, Bonesha Fm, Télé Renaissance : tous les médias libres attaqués, détruits, cassés, brûlés. Tous les journalistes libres menacés de mort.

Human Wrigts Watch qui proteste : « Ceux qui ont ordonné les attaques contre les stations de radio connaissent le pouvoir des médias burundais. Ils savent que les journalistes feront état des violations des droits humains car ces professionnels prennent au sérieux leur devoir d’informer le public(…) Les journalistes reviendront et enquêteront sur ce qui s’est passé. Les crimes éventuels seront révélés et à la fin, leurs auteurs seront traduits en justice. »

Les mêmes mauvaises nouvelles : mon frère, Innocent Muhozi, directeur de la Radio Télévision Renaissance convoqué au parquet. Muhozi : « Je suis tranquille mais il est possible que je ne ressorte pas. Je me souviens en ce moment de ce que nous disait notre regrettée mère :  » Le plus important dans la vie c’est : l’Ubuntu (l’humanisme), ubutwari (la bravoure), iteka (la dignité), ishema (la fierté), ishaka (la volonté, la détermination), ubufura ( la noblesse). » Mon frère Innocent Muhozi est le condensé de tout ça.

Je marche dans les rues de Paris et je pense à Innocent, je pense à Antoine, je pense à Pacifique, je pense à Pamela, je pense à Mbonimpa… Je pense au courage de tous ces hommes et femmes qui ont choisi de vivre debout et libres là-bas. Mais qu’est-ce être libre ? Ne jamais s’agenouiller devant un pouvoir, quel qu’il soit, quelle que soit sa puissance. Toujours savoir garder une libre raison critique.

Je marche … Mais à quand donc l’espérance ? Et cette voix de Niki Dave partie sans retour dans mon iphone : « Je t’attendrai là-bas…  » La voix libre, douce d’espérances de Niki Dave, la voix de Niki Dave écho du Burundi Iwacu, qui murmure malgré tout un souffle d’espérance. Le dictateur peut gesticuler, frapper, enfermer, écraser les corps, exiler, chasser l’intelligence, installer la corruption, son destin est connu d’avance: un jour, au bout de son destin, inévitablement, la chute. Et le jour n’est pas loin… La paix reviendra, la démocratie renaîtra, Radio Bonesha FM, Radio RPA, Télé Renaissance ré-ouvriront leurs portes. Et nous réécouterons Niki Dave ensemble sur nos médias libérés.

Car un pouvoir qui brûle les médias, tabasse et tue de simples citoyens, achève des blessés, pratique la torture; un pouvoir fondé sur la terreur et la brutalité est en vérité non pas un « pouvoir fort » mais un pouvoir faible, condamné à terme. Oui, aucune dictature n’est éternelle. La destinée de toute dictature est la chute un jour ou l’autre. Oui, le Burundi redeviendra un pays de poèmes, de musiques et de danses.

David Gakunzi

Ancien fonctionnaire international, journaliste, écrivain, enseignant, David Gakunzi est connu pour son parcours d'intellectuel engagé en faveur de la promotion de la paix, de la transformation sociale et d'un mieux vivre-ensemble. Il a vécu et travaillé en Afrique, en Europe, en Amériques du Nord et du Sud. Il a connu et rencontré au cours de son itinéraire de nombreux personnages dont Julius Nyerere, Dom Helder Camara, Nelson Mandela, Thomas Sankara, Jerry John Rawlings, Pierre Fatumbi Verger, Graca Machel, Ana Maria Cabral ... Il est à l'origine de nombreuses initiatives dont le Centre international Martin Luther King, la caravane pour la paix en Afrique, l'université africaine de la paix... David Gakunzi dirige le Paris Global Forum.
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