IWACU - Les voix du Burundi

Edition spéciale

Burundi : se réconcilier avec son peuple

Joseph Ntamahungiro

Selon mes convictions, aucun gouvernement réellement démocratique ne peut prétendre s’occuper de son peuple tout en étouffant la presse. Je m’inscris donc en faux contre ces dirigeants africains qui soutiennent, au nom du développement et de « l’intérêt supérieur de la nation », que «la liberté de la presse et les droits humains sont inaccessibles tant que la pauvreté persiste ».

Au nom de ce même sophisme, car c’en est bien un, iIs prétendent privilégier le «reportage positif » et le «journalisme de développement »[1].  Ce sont là des alibis qui ne résistent à aucune analyse quelque peu sérieuse de ces prétendus messies qui veulent faire le bien de leurs peuples sans eux et contre eux.

Ce faisant, ils se mettent les peuples contre eux et la meilleure façon de se réconcilier avec eux est de permettre, voire même de promouvoir, pour reprendre les termes d’Antoine Kaburahe, une «presse dynamique et pluraliste » dont la mission est de «voir, dire et témoigner » afin de «faire circuler une information rigoureuse et non partisane ». Tel est aussi mon credo.

Vingt ans après, presqu’un même tableau de désolation

Le spectacle de désolation que nous offre le paysage médiatique actuel au Burundi après le 13 mai dernier rappelle, hélas, celui des années 1993-1995. C’est ce que nous rappelle André Hakizimana :«La plupart des organes de presse ont eu leurs maisons de presse pillées, brûlées ou détruites. Certains journalistes hutu qui subissent des pressions politico-économiques choisissent de fuir. Ils prennent le chemin de l’exil: les plus courageux restent au Zaïre près de la frontière du Burundi, d’autres ayant les moyens se rendent dans les pays africains ou encore en Europe et en Amérique… Des journalistes hutu ont été assassinés comme Alexis Bandyatuyaga, journaliste à la radio qui écrivait dans L’Eclaireur, mort durant la guerre de Kamenge (le quartier de Bujumbura vidé de sa population majoritairement hutu). D’autres sont arrêtés. (…) Des journalistes tutsi subissent eux aussi des pressions politiques, certains sont emprisonnés (Dismas Doweri du journal extrémiste tutsi La Balance). Des 20 titres qui existaient après l’instauration de la démocratie multipartite, il n’en reste que sept actuellement, tous de tendance tutsi. » [2].

Ce constat fait, nous devons être honnêtes et reconnaître qu’au cours de cette sombre période de notre histoire (une de plus), la grande majorité des médias burundais n’ont pas joué le rôle qui aurait dû être le leur. Comme le souligne encore André Hakizimana, « (…). Au lieu d’être au service du peuple, de diffuser des messages de réconciliation et de sensibiliser les gens aux avantages de la démocratie, ces journaux incitent les communautés burundaises à s’entre-déchirer. (…). La liberté de la presse longtemps attendue au Burundi a joué le rôle inverse de celui escompté. Loin de renforcer la démocratie, elle l’a sabordée. Devenus les « médias de la haine », journaux et radios ont laissé la parole aux extrémistes qui ne cessent d’exacerber les tensions. Les plus modérés en ont été exclus par la force. Truquée, faussée, l’information est devenue une arme aux mains des plus forts »[3]

A titre purement d’exemple, rappelons ces quelques passages puisés dans le journal Le Carrefour des Idées repris dans le livre de mon confrère et ami Athanase Ntiyanogeye. Je le cite : « Le Carrefour des idées, ce journal d’extrémisme tutsi, proche du parti UPRONA au pouvoir, a utilisé une bonne dose de la haine ethnique pour diaboliser le grand parti d’opposition, à savoir le FRODEBU (…). Dans son numéro 27 du 1er au 15 août 1993, il écrit à la une « Une première au Burundi : un Hutu à la tête du pays ». Plus loin, continue Athanase Ntiyanogeye, « le journal fait une prédiction dangereuse pour le Burundi en affirmant : ‘au Burundi, nous vivons une situation d’anarchie telle que nous aurons bientôt besoin d’un libérateur »[4].

Notre confrère cite d’autres passages où le journal traite le Président Melchior Ndadaye de « Chef de la tribu des coupeurs de têtes » et Sylvestre Ntibantunganya de « Chacal de Gishubi » dont « la laideur physique est phénoménale ». Et notre confrère de conclure que, pour le Carrefour des Idées, « les Hutu sont les peuples les plus sauvages de la planète »[5].

Pour se replonger dans l’histoire peu glorieuse de la presse burundaise de cette époque, le lecteur pourra lire avec intérêt le livre de Reporters Sans Frontières intitulé « Burundi, le venin de la haine » [6].

La presse que nous voulons pour le futur du Burundi

Je suis convaincu qu’un Etat qui se veut démocratique ne peut pas vivre sans presse. Tuer la presse ne peut être que très dommageable pour le pays. Au lieu donc de tuer la presse, il faut plutôt tuer le mal que la presse dénonce selon ce double et sage conseil : «Uti inkoko, ntuta ico ibitse » (jeter une poule ne signifie nullement se protéger du malheur qu’elle a annoncé) ou encore « Hakwica Gitera, ica ikibimutera » (Traduction très libre : Au lieu d’assassiner un prophète, extirpe plutôt le mal qu’il dénonce).

Ceci dit, nous devons aussi être exigeants envers les médias et les journalistes du Burundi d’aujourd’hui et de demain. En effet, au Burundi comme ailleurs, «le constat est tragique : l’histoire offre d’innombrables exemples de situations où les médias sont utilisés à mauvais escient, pour inciter à la violence et propager des messages de désinformation, d’intolérance et de haine »[7].

Pour finir, comme je ne vais pas réinventer la roue, je vous partage ce que j’attends de la presse du Burundi de demain :

– «Seul un média libre, c’est-à-dire un média dynamique, indépendant, pluraliste, inclusif et équitable, dont la rédaction est libre et à l’abri de la censure et des influences d’intérêts politiques, économiques ou autres, peut intrinsèquement contribuer au dialogue et à la compréhension qui transcendent les barrières. (…). Être au service du public implique aussi la responsabilité de refléter la société dans son ensemble pour donner la parole aux minorités et aux groupes marginalisés et stimuler le dialogue entre tous les groupes de la société »[8].

S’attaquer au problème de la pauvreté

Aujourd’hui, le débat et les enjeux qui tiennent en haleine les Burundais et ce qu’on appelle la « Communauté internationale » se focalisent sur le troisième mandat du Président de la République et opposent les pro et les anti-mandat. Il s’agit donc d’un problème essentiellement politique. Cela a été toujours le cas, même dans le passé. Or, il y a un problème très sérieux dont les journalistes burundais épris d’un avenir démocratique et harmonieux du pays ne peuvent pas faire l’économie : c’est la paupérisation de la population. Le groupe de presse Iwacu, et c’est tout à fait en son honneur, y consacre souvent des articles. Les journalistes burundais doivent avoir constamment en tête que leur combat pour la réconciliation des Barundi passe aussi par la lutte contre la pauvreté. Comme le dit la sagesse de notre pays, «munda harara inzara hakazinduka inzigo » (la faim fait le lit de la haine).


[1] Mohamed Keita, «En Afrique, le développement toujours au détriment de la liberté », 6 p. Extrait de Comité pour la Protection des Journalistes (CPJ), « Attaques contre la presse en 2011 », New York, 2012

[2] André Hakizimana, «Le Burundi : Les médias contre la démocratie », 3 p. Extrait de The United Nations Non-Governmental Liaison Service (UN-NGLS), Tome 7, New York, 1998

[3] André Hakizimana, article cité.

[4] Athanase Ntiyanogeye, «Le paysage médiatique du Burundi. Des origines au lendemain des élections de 2005 », Bujumbura, avril 2008, p. 44

[5] Athanase Ntiyanogeye, op. cit. p. 45 Dans le même numéro du 15 décembre 1993 du journal Le Carrefour des Idées, dans la rubrique « Coin du railleur », on lit ceci : Un professeur d’histoire imbu des idées démocratiques demanda à ses élèves ce que leur rappelait la date du 1er juin 1993. Un élève répondit: « C’est le jour où le FRODEBU a gagné les élections ». Non content de la réponse, le professeur demanda qui pouvait donner une meilleure réponse. Un élève dit : «C’est le jour où ‘la quantité’ a primé sur ‘la qualité’”. Très bien, répondit le professeur.

[6] Barnabé Ndarishikanye et Jean-François Dupaquier, «Burundi, le venin de la haine. Etude sur les médias extrémistes », RSF, Paris, 1995, 176 p.

[7] UNESCO, « Le potentiel des médias : Dialogue, Compréhension mutuelle et Réconciliation », Journée mondiale de la liberté de la presse, Qatar, 2-3 mai 2009, 4 p.

[8] UNESCO, « Le potentiel des médias….. », article cité

Joseph Ntamahungiro

Licencié en Lettres (Section Philosophie) et diplômé de Journalisme de l’Université de Fribourg/Suisse. Ancien directeur général de la Radio-Télévision Nationale du Burundi (RTNB) ; ancien Conseiller Principal à la Présidence de la République du Burundi chargé de la Presse et de la Communication ; président du Centre d’échanges Belgo-Burundais (CEBB).
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