IWACU - Les voix du Burundi

Edition spéciale

Attristés, blessés, mais toujours aussi engagés

Cléa Kahn-Sriber

Difficile de savoir ce qui se passe à Bujumbura et a fortiori dans les provinces, depuis ce fatidique 14 mai 2015. A cette date, la presque totalité des médias burundais se sont tus, ou plutôt ont été réduits au silence, à coup de lance- roquettes et de bombes incendiaires.

Depuis, c’est la rumeur qui règne, plus forte qu’avant, dans un pays plongé dans le silence de l’information. Un black- out dont le gouvernement profite pour tout simplement réinventer la réalité. Ces derniers jours, il accuse les quelques journalistes qui continuent de travailler de « créer » l’événement en incitant des citoyens autrement paisibles à poser de façon agressive pour faire croire à un public apparemment naïf et aisément berné qu’il existe une contestation sociale dans le pays…

Mais comme toutes les radios d’information et télévisions privées du pays sont fermées, leurs locaux sous scellés de la police, une cinquantaine de journalistes en exil, les partisans de la désinformation semblent remporter la bataille pour l’instant.

L’information, une donnée banale du quotidien des milliers de burundais qui ont l’habitude de vivre l’oreille collée au poste de radio est aujourd’hui devenue une denrée rare. Faire du journalisme au Burundi est, aujourd’hui plus qu’hier, un acte de bravoure, une mission quasi sacrificielle.

Que va-t-il rester, à l’issue de cette crise, de ce secteur médiatique diversifié, foisonnant, libre de ton et collaboratif qui incarnait un modèle inspirant pour plusieurs pays de la région. Nombreux sont ceux qui observent avec inquiétude ce qui est en train d’arriver à leurs confrères.

Aujourd’hui, le seul média privé d’information qui continue de fonctionner à Bujumbura est le journal Iwacu. Un organe de presse qui, débutant comme bimensuel était sur le point de devenir un quotidien, un exploit, quand on connaît les difficultés rencontrées par la presse écrite en Afrique. Un média qui s’illustre par l’exactitude de ses informations, le sérieux de ses journalistes et la profondeur de ses reportages, ce qui ne lui a pas valu que la bienveillance des autorités au cours des années.

« Rester debout », voilà le mot d’ordre donné par son directeur Antoine Kaburahe à la rédaction d’Iwacu. Et c’est ce qu’ils font, autant que possible, risquant leur intégrité physique à chaque fois qu’ils partent en reportage.

Mais plus largement, ce mot d’ordre pourrait caractériser ce que j’ai vu des hommes et femmes des médias burundais, que ce soient ceux qui, malgré les attaques, les intimidations quotidiennes, ne veulent pas partir car ils souhaitent continuer de témoigner, ou ceux qui ont été contraints de se mettre à l’abri et continuent de s’organiser depuis leur exil forcé. Chez eux, je n’ai pas entendu un mot de défaitisme, un moment de découragement. Attristés oui, blessés évidemment, mais toujours aussi engagés à continuer d’œuvrer pour une information libre, avec le sentiment chevillé au corps d’être investi d’une mission.

Ils ont besoin de soutien, dès aujourd’hui et pour le futur proche. Du soutien de leur population qui doit continuer de croire en eux et de demander leur retour. Du soutien de la communauté internationale qui ne doit pas relâcher la pression sur le gouvernement burundais jusqu’à ce que les médias fermés puissent reprendre leur travail, que les journalistes contraints à l’exil puissent rentrer en toute sécurité.

« Le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal mais par ceux qui les regardent sans rien faire »(A. Einstein)

Cléa Kahn-Sriber

Clea Kahn Sriber travaille depuis dix ans sur les questions de droits de l'homme et de transition démocratique aux Nations unies et a L'OIF notamment Ayant vécu trois ans en RDC elle continue de suivre tout particulièrement la situation dans les Grands Lacs. Elle a rejoint RSF comme responsable du bureau Afrique en 2013.
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